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Rolphre

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ici commence la formidable histoire de Rolphre ...

à raison d'un post par jour...

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Rolphre



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Voilà notre homme là-bas, qui se démène dans la broussaille. Son front luit au soleil et, derrière, ses pensées chahutent entre-elles comme de petits animaux insouciants. Sans trop de mal il est arrivé à l’âge où son père lui est mort. C’est un homme assez grand, l’air robuste, ses bras sont nus comme tout sauvage et il ne se départ jamais de sa mine renfrognée, prêt à mordre, prêt à faire saigner celui qui se mettrait en travers de son chemin. Même s’il ne sait où il va. C’est un barbare. Il vient des régions puantes de Basfhe. Puantes selon les critères des hommes de l’Est, de cette région-ci donc, que notre barbare parcourt à la recherche d’une occasion, d’un mauvais coup, de quelque chose à grappiller. Car ça donne faim de marcher ainsi, chargé comme une bête de somme avec son épée stupidement lourde et qui ne tranche que d’un côté. Pas facile de se battre efficacement avec une telle arme. Son corps est couvert de cicatrices. Il se débarrasserait bien de l'épée mais bon, il y a le côté sentimental de l’objet, il se l’est faite tout seul, comme le veut l’usage de son clan, du moins d’après ce qu’il dit. Et puis il y a son sac de voyage avec dedans tout ce qu’il possède, des vêtements, de la vaisselle, une gourde presque pleine, une pierre à affûter, des pierres à feu, des mèches, un pot de sel, des breloques pillées dans des tombes qui n’ont aucune valeur mais il se dit que sait-on jamais, il y aura toujours un crétin que ça impressionnera. Il s’appelle Rolphre. C’est un héros sans envergure et les buissons épineux dans lesquels il se prend les pieds sont là pour le lui rappeler. Rolphre mâchouille une racine de grand-mère dont il a oublié le nom mais pas les coins où les dénicher. Il a mal aux dents, ce qui est normal, tout le monde a mal aux dents. La racine truc apaise la douleur. Enfin, quand elle est correctement appliquée c’est à dire écrasé dans une calebasse avec un peu d’eau et tartinée sur les gencives. Rolphre la mâche, la racine n’est pas tendre, du coup son mal de dent empire. Mais il espère quand même que quand il aura suffisamment mastiqué et sucé le jus de la racine ses tourments dentaires se calmeront. S’il y a bien des trucs qu’on ne peut enlever du crâne du mercenaire barbare ce sont les remèdes de bonne femme. C’est gravé dans son esprit car personne d’autre que sa mère où sa grand-mère ne s’est souciée de lui inculquer un quelconque savoir. Et passé douze ans il y a mieux à faire que de s’asseoir bêtement près du feu à écouter des sornettes, il y a des guerres à faire, une épée à forger, des tombes à piller, un nomadisme à respecter. Rolphre trébuche encore une fois et manque de s’étrangler avec sa racine, il crache tout, jure, donne un coup de botte dans le buisson d’où jaillissent tiques et moustiques et puis comme il est vraiment énervé du coup il sort son épée à unique tranchant et c’est parti pour la fenaison hors champ, hors saison, en plein milieu de nulle part. Les branchages et les brindilles volent, la poussière aussi car Rolphre tape dans la terre et fait trembler sa lame. Tout rouge il suffoque, il sue et le cuir de ses pantalons lui colle aux cuisses et à l’entrejambe. Ses pieds cuisent dans ses bottes de cuir, sa tunique sans manche pue à moitié la charogne quand il s’échauffe ainsi car probablement, elle a été mal tannée. Et puis son lourd sac qui pend dans son dos le suit dans ses larges mouvements de faucheurs avec un tour de rein de retard et Rolphre se fouette avec. Il se calme. Il attrape sa gourde et s’envoie quelques lampée. L’eau a le goût du cuir et est si chaude qu’on dirait de l’huile. Le barbare inspecte le ciel gris où plane quelques vautours blancs (insectes figés par-delà les moustiques hystériques) et des nuages de pollens en provenance des forêts qui habillent d’un pelage sombre les flancs des collines de Misme qu’il distingue au loin. Rolphre a vaguement décidé d’aller à Mumide la seconde ville du bassin des steppes.


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Il vient de Noublié, ville régie par Optiquel, un seigneur velléitaire mais jamais à court d’idées, et frère de Cinqjic qui lui règne sur Mumide. Les deux frères font mine de se détester mais comme ils ne se font jamais la guerre (et c’est pourtant pas la place qui manque pour ça dans les steppes) tout le monde pense qu’ils sont satisfaits de leur sort. Rolphre n’a pas d’opinion, ce n’est pas ce qu’on lui demande, et puis il s’en fiche. Il se range sous la bannière de celui qui paye. Le héros ne fait pas de politique. Il a appris que des troupes armées avançaient vers Mumide depuis le sud et il se dit que si l’information est vrai alors il y a de l’argent à se faire. Peut-être pourra-t-il s’enrôler dans la garde de Cinqjic pour défendre Mumide, et si jamais les conquérants du Sud se révèlent trop fort alors il se joindra à eux pour le pillage de la ville. Mumide n’est pas riche mais il y a toujours moyen de s’équiper à bon compte dans une bataille, et puis il y a des femmes à prendre. Rolphre déjà échaudé s’excite un peu plus à cette idée et se dit que finalement il devrait sans attendre trouver les conquérants et se joindre à eux, il y a toujours plus à gagner avec l’attaquant qu’il se dit.


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Rolphre n’est pas à l’aise, le cuir de ses pantalons compresse ses parties génitales qu’il a grosses comme tout barbare de Basphe. La marche devient difficile et il regrette de s’être énervé ainsi tout à l’heure, la suée qu’il a attrapée lui colle à la peau et l’irrite. Le mercenaire hésite, regarde autour de lui, le désert, la steppe, pas une âme à des kilieux. Finalement il prend la grave décision d’enlever ses pantalons de colle. Ce n’est pas une mince affaire, il en est réduit à s’asseoir cul nu sur le sol d’herbes piquantes, mais après quelques contorsions rageuses il vient enfin à bout de son déshabillage. Il fourre les pantalons dans son sac, s'envoie une autre gorgée d’eau huileuse, et reprend son chemin bien plus à l’aise, bite à l’air, le vent sec lui fait du bien. Le confort aidant l’imagination lui vient et il s’imagine au côté des hommes du Sud, prenant d’assaut Mumide, ne faisant qu’une bouchée de la maigre garnison (celle de Noublié l’est alors pourquoi serait-ce autrement à Mumide ?), brûlant l’inutile, éventrant les derniers gardes et s’invitant dans la couche des riches Mumidiennes et de leurs filles, l’or et les bijoux qui débordent des armoires, des habits confortables, pas comme ses saletés de peaux qui donnent chaud et puent la charogne.


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Privé du rembourrage de ses pantalons ses jambes nues flottent dans les bottes à présent. Poussières et brindilles et tiques qu’il fait s’envoler à son passage se glissent à l’intérieur. Rien n’est jamais bien longtemps, son érection disparaît bientôt tant est désagréable la sensation du sable entre son pied et le cuir brûlant de la semelle. Rien n’est jamais bien longtemps. Rolphre peste, il jure contre la nature imparfaite et ses dieux moqueurs. Comme souvent quand il se mêle de métaphysique il lève un point rageur au ciel. Un vautour lui répond d’un piaillement. Les broussailles qui montent tout de même jusqu'à ses genoux lui griffent la peau. Le héros barbare a des raisons de se plaindre, la vie n’est pas toujours rose. Généralement seul il bât la campagne un peu au hasard, comptant sur une bonne fortune qui n’apparaît que très rarement. La maladie joue avec lui, lui qui vit dans le froid, des jours sous la pluie à ne pas trouver un abri ou du bois sec pour une petite flambée. Le héros barbare parle peu car c’est souvent la quinte de toux qui sort et rien d’autre, aussi n’est-il pas un interlocuteur très intéressant. On lui explique quoi faire, il grogne pour marquer son assentiment et puis il exécute. Le héros barbare ne fait pas de vieux os.

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Rolphre lui, tient le coup, c’est un homme coriace, mais le pragmatisme lui fait défaut, alors il traîne beaucoup. Il n’a rien trouvé à Noublié et s’en va tenter sa chance à Mumide. Mais c’est le lot de tous les aventuriers solitaires quand il n’y a pas de conflit en vue, aucune princesse a libéré des griffes d’un sorcier dans un sombre donjon putride. Il faut bien continuer à manger. On attaque une masure isolé, on étripe une famille pour s’emparer des poules, on visite en tremblant les cimetières magiques, on tapine près des riches maisons dont le maître ou la maîtresse est friand de brutes épaisses puent-la-sueur. On se débrouille. Rolphre soudain s’aplatit sur le sol : il n’y voit pas très bien mais là-bas au loin il croit bien avoir vu un cavalier, peut-être plusieurs. Allongé sur le flanc, dans les buissons, le nez au milieu des boulettes de crottes de rat de prairie, il ne voit plus rien du coup. Ennemi ou proie potentielle ? Impossible à dire maintenant qu’il s’est couché. Tant pis, mieux vaux resté caché, il n’est pas d’humeur à se battre de toute façon, il n’est pas en tenue. Fébrilement il défait le lacet qui ferme son sac et ressort ses pantalons qu’il enfile aussi vite qu’il le peut.

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À présent plus digne il est aussi plus courageux et s’aventure à jeter un œil en direction des intrus. Pas trace. Pas même la poussière que les chevaux soulèvent avec leurs gros sabots. Rien. Rolphre peste : encore une occasion manquée, un peu plus et je les avais. Un cheval m’aurait été bien utile… Poc ! La pierre ronde l’atteint à la tempe et le barbare se prend la tête entre les mains et se met à tituber, ses pieds s’emmêlent, trop de jambes à gérer maintenant que le cerveau de Rolphre est tout concentré sur la douleur qui résonne dans son crâne, et il tombe. Il s’écroule dans les buissons, s’écorchant la moitié du visage sur le bois dru et piquant, une branche insignifiante qui lui tire même le coin droit de la lèvre supérieure jusque dans le nez. La brute ne sait plus sur quoi gémir en particulier mais son instinct de guerrier reprend le dessus et il cherche à tâtons sa ferraille. Il entend autour de lui des pas, plusieurs ennemis qui s’approchent. Car à n’en pas douter ce sont bien des ennemis puisqu’ils ont pris la précaution de l’étourdir avant de se découvrir. Rolphre se dit ça et à la peur qui monte en lui se mêle une pointe de fierté : je suis un roc, il faut ruser pour me terrasser.

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Seulement voilà, pour le moment rien ne permet de croire que la situation va s’inverser à son avantage, il est à quatre pattes, la tronche maculée de sang et de poussière, et il n’y voit presque rien. Le contrecoup du choc sur la tête. Les broussailles se dédoublent et vibrent devant ses yeux et son épée n’est toujours pas dans sa main. Un filet lesté de plomb s’abat sur lui et alors qu’un autre plus futé aurait cherché tout de suite à repérer les extrémités du piège pour le soulever et en sortir, Rolphre se met à gigoter dans tous les sens comme un animal enragé et il achève tout seul de se ligoter complètement les membres. La pierre sur la tempe n’était que la première secousse, le signe avant-coureur d’un matraquage plus conséquent. Un bon coup de gourdin sur la nuque et Rolphre se calme pour de bon.

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L’homme s’est toujours bien vendu, pour le sexe quand cet homme est une femme avec de bonnes dents (que faire d’une esclave qui pue de la gueule ?), pour les bras quand l’homme est un homme avec de bonnes dents (la dentition c’est ce qu’il y a de plus solide dans le corps humain, mais c’est aussi un accessoire fragile, s’il y en a encore beaucoup en place c’est que le candidat est sain). Rolphre a mal aux dents mais il les a encore presque toutes parce qu’un barbare errant ça n’a souvent pas autre chose a bouffer que des racines, on attrape pas un lièvre avec une épée. Parmi les racines faciles à trouver il y a une sorte de radis sauvage, amer mais nourrissant, et qui ne tâche pas les dents, ce qui fait que les mercenaires sans ressource comme Rolphre ont les dents blanches et l’estomac étroit. Ce qui en font d’excellents esclaves. Nu comme un ver, Rolphre est solidement attaché dans une cage en bois montée en travers de deux bisons de trait. Il est assis, ses jambes pendent entre les barreaux à deux mètres du sol qui défile lentement. Ses bras tirés en arrière sont ficelés aux barres supérieures de la cage qui ne fait guère plus de 60 centimètres de hauteur et sa nuque lui fait mal car il ne peut pas se tenir droit.

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La cage posée entre les bisons fait environ trois mètres sur deux, cinq autres prisonniers, nus également, l’occupent avec le barbare. Des paysans pour la plupart, tous plus jeunes que Rolphre car le paysan ne vieillit pas. Rolphre ne sait pas qui sont ses ravisseurs car ils se tiennent sur les côtés de sa cage ambulante (il faut être suicidaire pour marcher devant et a fortiori tourner le dos à un bison, deux bisons n’en parlons pas) et les prisonniers ont pour unique vêtement une cagoule de toile grossière, presque un sac, qui leur tombe sur le visage. Ça c’est pour éviter qu’une famille ne découvre un de ses membres ainsi capturé, ça fait toujours des histoires et puis la cage n’est pas extensible. Mais ici aucun risque, ils sont en pleine nature. Autour de lui les captifs, parmi les plus jeunes, gémissent faiblement, ils sont du coin et savent ou ne savent pas quel sera leur sort. Gémir est dans leur nature. Rolphre lui se lamente en silence sur son épée perdue, une épée à un seul tranchant ne fait pas d’envieux et Rolphre se dit que les brigands l’auront certainement abandonnée avec tout son attirail. Ses seules richesses.

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La vie d’un aventurier décidément, n’a rien d’enviable. On couche dehors, on mange mal, souvent pas du tout. Combien de ces mercenaires à la pièce se vantent de ces crépuscules passés à écorcher avec les dents quelques lapins étiques ou ratons malodorants, crus faute de pouvoir faire du feu sous une pluie battante ? Aucun bien entendu. Dans les tavernes ils clament des exploits antiques, des faits qu’on ne vérifiera pas. Car leurs exploits ont pour creuset l’ancien et sa marmite, la famille recroquevillée dans l’âtre où l’ancêtre, que la fainéantise a préservé, conte mille histoires merveilleuses, peuplées de vagabonds magiciens, de dragons disposés comme des frontières dans le temps pour parler de ces âges révolus où les loups, les lourses et les ours savaient parler aux hommes. Rolphre lui n'a jamais été doué pour la parlotte et les fanfaronnades, et de ne pouvoir les exprimer ou les mettre en scène, fut-ce au coin d'une table de tripot, de ne savoir faire jaillir ses rêves et ses appétits de mercenaire comme d'autre, en les beuglant à la ronde la main sur la garde de l'épée (parce que les divagations du soudard ivre sont des baudruches de vérité que les quolibets dégonflent), Rolphre les a laissés germer en lui et l'envahir. Désormais, la tête farcie de toutes ces herbes folles, il a bien du mal à retrouver les petites pousses de son vécu parmi le chiendent de ses fantasmes.

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Le bison de gauche se met à pisser, une urine teintée de rouge par la graminée local dont ces bêtes de somme raffolent et qu'on nomme ici le carcin. L'odeur acide de la pisse ne gène par Rolphre pour qui l'hygiène se limite de temps à autre à évacuer un morpion empêtré sous le prépuce. Une vie dans la crasse a réduit son sens de l'odorat à simplement repérer et séparer, d'un côté les odeurs des choses qui se mangent et de l'autre celles qui se baisent. Le nez chez Rolphre, nonobstant la mécanique autonome de la respiration, sert exclusivement de limier au ventre et à la bite. Si on écarte les quêtes puériles qui jamais n'aboutissent (car il n'y a ni dragon ni vierge éplorée dans les châteaux, seulement des gens qui grincent d'humidité et craignent les choses errantes du dehors) il ne subsiste dans chaque soldat de fortune comme Rolphre qu'un appétit bipolaire pour le coït et la table. Sa tête ne lui sert qu'à recevoir des coups et composer les rêves moites qui le distinguent de la stricte animalité. Mais la distinction est parfois ténue car c'est comme une bête que Rolphre vient de se faire capturer par la soldatesque mumidienne.

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Engoncé dans cette cage ridicule Rolphre a mal au dos, sa nuque est raide comme après une méchante cuite. Avec le sac lui couvrant la tête il ne voit pas ses co-détenus mais aux soupirs et gémissements il en compte au moins trois. Trois paysans malingres qui font une tête de moins que le barbare et ne souffrent donc pas trop de l'exiguïté du palanquin. Rolphre n'en peut plus et décide de se faire de la place. Il s'étend vers la droite et pousse de son épaule son voisin qui se met à couiner timidement. Malheureusement, dans son dos, ses poignets solidement liés entre-eux à un montant supérieur de la cage ne lui permettent pas de s'étendre davantage, il parvient néanmoins, à force de contorsions douloureuses au niveau des articulations des épaules à extirper ses jambes d'entre les barreaux inférieurs et à les rentrer dans la cage. Il les étend avec soulagement vers la gauche et, poussant encore un peu, se couche sur le flanc droit, sans se soucier du malheureux qu'il écrase en même temps sous lui et dont les couinement se changent en râles. Rolphre soupire d'aise. Le petit péquenot a les deux jambes garrottées au dessus des genoux par la hanche de Rolphre et en dessous par un des barreaux de bois. Il tente vainement de se dégager en pleurnichant, les tendons de ses poignets, eux-même ligotés dans le dos et au-dessus de sa tête, sont déchirés par l'effort qu'exerce la lourde masse de Rolphre. Il s'agite comme il peut, trépigne d'impuissance, à ses sanglots se mêlent un patois que Rolphre ne comprends pas. Le barbare aimerait bien dormir maintenant qu'il est presque à l'aise aussi assène-t-il au souffre-douleur un coup de boule à l'aveuglette qui, hasard heureux pour Rolphre, atteint l'autre en pleine poire, le réduisant au silence.

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Derrière lui il entend quelqu'un rire. Rolphre suppose que l'un des ravisseurs qui escortent à pied l'attelage n'a rien perdu de sa manœuvre et qu'elle lui a plu aussi balance t-il un second coup sur le crâne du paysan inerte. « On est d'la même trempe toué moué », déclare Rolphre au soldat, « les peigne-culs on les brise !». Mais le rire cesse aussitôt et le barbare ne tarde pas à recevoir la monnaie de sa pièce sous forme d'un vigoureux coup de bâton dans les côtes. Les ricanements d'un des paysans lui donne envie d'estourbir davantage sa victime mais la crainte du bâton est plus forte et il ravale sa colère. Il se tasse plus confortablement sur l'assommé, puis, poussant un long soupir qui fait gonfler le sac, ferme les yeux sur le tissage grossier et s'endort malgré la douleur qui lui tenaille les côtes. Les barbares s'endorment en moins d'une minute comme des bienheureux car ils arrêtent à volonté les pensées décousues qui déambulent maladroitement dans leur tête. N'étant pas de nature très éveillé les rolphres n'ont guère de mal à trouver le sommeil. De leurs pas lourd les bisons emportent la cage et ses occupants sur le chemin de Mumide. Le soir descend sur les steppes et déjà tout là-haut dans le ciel, les vautours ne sont plus vraiment blancs. Teintés d'ombre vespérale ils se dirigent en tournoyant vers les collines de Misme où les cîmes d'arbre leurs offriront des reposoirs au doux balancements.

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Quand Rolphre s'éveille la nuit est tombée. La cagoule lui a été retirée et la première chose qu'il remarque ce sont les fleurs de lisierre pourpres (presque noires dans l'obscurité) qui habillent la fourrure épaisse des bisons, les fins filaments s'enroulant autour du crin pour fleurir de sang la robe du mastodonte. Sans cette variété de lierre anti-parasite les bisons se révèlent indomptable, leur plus grand plaisir à l'état sauvage étant de se frotter dans la poussière et se rouler dans la boue pour se défendre des tiques et autres larves. Le lisierre leur fait oublier ces mauvaises habitudes. Et puis Rolphre s'intéresse à ses cinq co-détenus (pas trois, cinq, s'aperçoit-il) qui se sont recroquevillés à l'autre bout de la cage, décapuchonnés comme lui, mais déliés également ce qui n'est pas le cas du barbare qui découvre alors la douleur qui fustige ses poignets et ses épaules. Une injustice de plus. Rolphre grogne, crache sur le chemin de terre qui se déroule deux mètres sous lui. Les péquenots se pelotonnent d'avantage et si leur peau semble trembler de peur, leurs yeux noirs eux, bavent des éclairs de fureur.

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Les remparts inachevés de la porte sud de Mumide dessinent leurs vagues dans les ténèbres. Au-delà, les lueurs orange de la ville et les nappes grises des fumées domestiques qui s'élèvent, tournoient et disparaîssent dans la nuit où des étoiles sans nom pour Rolphre pétillent sur la voûte céleste. Les soldats, contents d'arriver enfin, plaisantent et salivent, une soirée de libation les attend. Rolphre est malheureux. Il vient de réaliser qu'il est désormais un esclave, sa liberté comme ses vêtements et son arme lui ont été ravis. Il vaut moins encore que les pauvres hères qui l'accompagnent car eux au moins ont-ils les mains libres. Fragilisé par cette révélation il se surprend à trembler de froid, jamais son sexe ne lui a parut si petit. L'appel du fourrage et des stalles font presser le pas des bisons, la cage est secouée en tous sens, meurtrissant davantage le corps et l'amour-propre de Rolphre. La porte sud est achevée dans sa partie maçonnerie, mais l'énorme herse de fer n'est pas encore installée, elle repose dans l'herbe près de l'entrée. Des torchères plantées de part et d'autre de l'ouverture ont déjà souillé de suie grasse la façade de pierre, vieillissant prématurément l'ouvrage.


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Cinq shéjennes, un rouge et quatre bruns reconnaissables à leur armure faite de cuir (de cuirasse plutôt) de masteron verni, s'approchent de l'attelage. A poids égal le cuir de masteron est plus résistant que le fer, mais l'animal est plus dur à trouver que le métal, et aussi plus dur à battre. Le shéjenne rouge ordonne à la troupe de s'arrêter et s'entretient quelques instants avec le plus âgé des soldats cornacs. Rolphre désespère de n'avoir pas avoir été fait prisonnier par une brigade de shéjennes. Que voilà des adversaires à sa mesure ! Et non pas ses abrutis de fantassins meneurs de bisons. L'attelage redémarre et c'est en bête captive, plus nu qu'un esclave, que Rolphre entre dans Mumide. Lui qui se voyait y entrer en conquérant. En vainqueur. Heureusement ce n'est pas l'entrée principale mais une voie secondaire, les commerces sont rares à cet endroit de la ville et l'habitant peu curieux, ce qui est un soulagement non dissimulé pour le barbare. Quelques soldats lui accordent un regard mais la ruelle boueuse, guère animée, compte presque plus de chiens qui vagabondent que de passants. Des fantassins armés de piques encerclent des braseros disposés au bord du chemin devant des tentes et des baraquements. L'ambiance est calme et silencieuse, la place ressemble à un siège dans la ville.



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La menace grandissante de cette armée qui s'avance depuis le sud a imposé un difficile dilemme à Cinqjic, le maître de Mumide : engager et former tous les hommes valides de sa ville pour terminer les remparts et verrouiller Mumide, ou engager et former tous les hommes valides de sa ville pour défendre l'arme au poing Mumide sur des remparts inachevés. Il a coupé la poire en deux : du coup les maçons compétents ne sont pas assez nombreux et tombent d'épuisement comme des mouches, aujourd'hui encore l'un d'eux s'est rompu l'échine à la suite d'une chute ; et il est à cours de maître d'armes. Maintenant les remparts ne seront pas finis à temps, et il manque cruellement de soldats. Les quelques dizaines de shéjennes engagés à prix d'or n'y suffiront pas. Cinqjic se ronge nerveusement les ongles sous le regard sévère de Marbèle. « Optiquel aura fait emprisonner nos messagers, ou même pendre, c'est bien dans sa nature, enfants déjà nous...
- Balivernes ! Tes hommes "de confiance" sont restés à Noublié pour s'y installer oui ! Ton enculé de frère à au moins ce mérite de savoir défendre sa ville lui ! » Vaincu, Cinqjic s'intéresse aux ongles de son autre main, évitant le regard sombre de sa femme, mourant d'envie de retrouver sa salle d'armes et d'oublier les épuisants casse-têtes du commandement.


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Marbèle quitte sa chaise et s'approche de la fenêtre, sur le rebord, derrière une lourde tenture brune, un chat en bois parfumé regarde au dehors. Elle pose les coudes près de la sculpture et penche la tête par l'étroite ouverture, indifférente au vent chargé de fumée qui siffle contre la paroi. Cette fenêtre est le plus haut point de vue de la ville et Marbèle ne peut réprimer une grimace devant la sensation de désordre qui règne dans sa ville. Car c'est elle le vrai maître des lieux, c'est elle qui porte la culotte. Cinqjic n'est qu'un jouisseur qui ne se complaît que dans les duels de bretteurs et les plaisirs du lit et de la table. Et ses deux fils ne valent guère mieux. Rien dans le crâne et toujours prêts à se faire ouvrir le ventre dans la moindre querelle de tripot. Quand je pense que la parole, même du plus bête des trois, à dix fois la valeur de la mienne aux yeux des troupes et de la populace, se dit Marbèle, pleine d'amertume. Heureusement que Doria Pace est là, songe-t-elle en distinguant au loin, aux abords de l'entrée sud, une poignée de shéjennes s'avançant vers une paire de bisons flanquée d'une escouade de soldats rentrant de leur mission de recrutement hebdomadaire.

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Marbèle frémit à l'idée que le capitaine shéjenne, dont elle aime tant la force brute et les manières de sauvage quand il l'a baise, pourrait un jour, s'étant fait suffisamment d'alliés dans la place, se retourner contre elle et la livrer à ses hommes puis au cachot. Son mari et ses fils ne seraient guère en mesure de faire le poids face à tous ces shéjennes qu'il lui a bien fallu engager pour assurer une apparente sécurité dans Mumide. La confiance de Marbèle ne s'appuie que sur la seule réputation du corps shéjenne, qu'on dit probe et sans tâche. Mais comment savoir ? Marbèle se détourne de la vue de cette ville en sursis et repousse la tenture grasse et malodorante pour se précipiter vers la table ou somnole son seigneur de mari. Elle frappe des deux mains sur la table pour secouer l'autre et lui lance : « Tu vas envoyer Ghazuc voir ton maudit frère, il nous faut une garnison ! Nous paierons ! Avec toutes les pucelles que compte cette ville s'il le faut mais nous paierons !
- Des pucelles, où ça ? Quoi ? Ghazuc ? Non, j'ai besoin de tous mes fils ici. Qui commandera s'il m'arrive quelque chose quand les barbares attaqueront ?
- Je dois vraiment répondre à ça ?», réplique t-elle, la voix chargée de tout le mépris qu'elle peut trouver.


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Les armes l'excitent tant. La hampe droite et dure de l'épée, les boules de fer herrissées d'épines des masses d'armes, la lance épaisse que l'on prend à deux mains, le cuir doux et chaud qui couvre le manche du poignard, et la chaleur du sang qui coule sur la main quand on s'en sert pour éventrer. Ghazuc, comme souvent, s'est planqué dans le dépôt de la salle d'armes de son père pour y caresser le fer. Un pan de sa large cotte de maille qu'il ne quitte pas même pour dormir pris entre sa main moite et sa verge, il se masturbe frénétiquement, les yeux fermés, laissant librement jaillir sur le théâtre noir de ses fantasmes des images de plaies ouvertes, de têtes tranchées, de chairs sanglantes séparées par le fer de sa virilité. C'est à demi à genoux, affalé sur un râtelier de haches de guerre, grognant et bavant, les reins secoués de spasmes à mesure que son plaisir monte, que le capitaine des shéjennes le trouve. Un casque traîne à terre près de la porte, Doria Pace y donne un violent coup de botte, le projetant à l'autre bout de la salle, dans une cacophonie métallique qui fait littéralement bondir Ghazuc. Le jeune seigneur s'écroule les quatre fers en l'air, empêtré dans sa cotte de maille toute écaillée de foutre séché. « Rhabilles-toi vermine ! Ton père à une mission pour toi ! », crache le shéjenne qui s'en retourne sans attendre de réponse.

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Pace quitte d'un pas vif le bâtiment sans se soucier de la boue dans laquelle il patauge. La nuit est bien tombée à présent et les escarbilles qui s'échappent des cheminées coniques des forges toutes proches ressemblent à des lucioles enflammées cherchant à rejoindre les étoiles. « Les armes ils savent en faire, mais pour ce qui est des hommes...», déclame rageusement celui que l'on surnomme le Baron. « L'aîné se branle dans la ferraille et le cadet ne dessoûle pas du matin au soir », ajoute-t-il dans le dialecte guttural des Crevasses d'où il est issu. Depuis qu'il est arrivé dans cette ville putride le Baron se demande si elle mérite la peine que les shéjennes se donnent pour elle. Il est grassement rétribué pour ses services, soit, mais le jeu en vaut-il la chandelle ? L'assaut promis par les barbares de l'est lui fera perdre nombre de ses hommes et la veulerie et l'incompétence des chefs mumidiens risquent de transformer le conflit en un merdier inextricable duquel la réputation shéjenne pourrait ressortir entachée. Il nous faut absolument vaincre ces barbares, songe-t-il, et mes trente chiens de guerre n'y suffiront pas, cette ville pourrie est une passoire !


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Les shéjennes ont plantés leurs tentes sur la place du marché de la porte est, où les marchands itinérants venaient, en des temps moins menacés, y proposer les marchandises de Noublié et des environs de Misme. Mais la menace de sac de la ville par des barbares a grevé le commerce d'un péril trop grand pour la pérennité des affaires, les négociants se sont faits rares, puis ne sont plus venus. Ces guitounes de soldats en lieu et place des étals et des caravanes de marchands indiquent que trop bien l'alarmante réalité de la situation : Mumide n'est pas encore assiégée qu'elle vit déjà de ses réserves ; et les greniers qui ne se remplissent pas se vident. Doria Pace connaît trop ce genre de conjonctures, un siège par définition, c'est un ennemi qui s'installe. Le capitaine de garnison venu quérir ses services un mois plus tôt s'était bien gardé de le renseigner sur les détails, sur ces remparts inutiles de par leur incomplétudes, sur ces soldats mumidiens pour moitié inaptes, sur les maîtres des lieux... Le baron s'est laissé embobiner par l'appât du gain et il s'en veut, le destin de cette ville dont il n'a que faire est posé sur ses épaules, de même que la réputation de son corps. Il lui faudra vaincre ou mourir.


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C'est le gros défaut de ces philosophies basées sur la bravoure au combat, elles embourbent leurs partisans dans des fausses alternatives du type : combattre et vaincre, ou combattre et être vaincu. Bref, de toute façon il faut combattre, quoi qu'il peut en coûter, mais le choix n'existe pas. La bravoure dans les armes, cependant, si elle est suivie jusqu'à son terme mène inéluctablement, tôt ou tard, à la mise à mort du brave. Doria Pace est trop malin pour ne pas se rendre compte que la règle de l'ordre des shéjennes qui est de ne jamais refuser un combat, de ne jamais tourner le dos à une bataille, est aussi ce qui perdra les shéjennes. Il accepte cette fatalité car le monde dans lequel il vit se nourrit de hauts faits de guerre ; et un acte héroïque, quand il est le produit d'une noble cause peut excuser la témérité même si celle-ci mène à une mort assurée. Mais cette ville est une ville de merde ! enrage le Baron, et les shéjennes que je mets à son service mourront dans une guerre de même composition ! Et quand l'existence d'un homme s'achève sur une erreur, quels que soient les miracles que sa vie durant il aura accomplis, de son souvenir on ne se rappellera que cette dernière erreur.

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Doria répond au salut de deux de ses hommes qui s'en vont effectuer leur garde sur un pan du simulacre de muraille. Il traverse le campement shéjenne, passe près des halles et des greniers circulaires à trois étages qui surplombent la place du marché et pénètre dans la bouverie. Les bisons rentrés il y a peu ont été menés à leur stalle, la grande cage de la caravane de recrutement se balance doucement pendue au plafond, vide. Doria dirige ses pas vers la petite salle attenante à la bouverie où s'effectue d'habitudes les transactions pour les bêtes, loin du bruit du marché et près de la piquette qui aide à s'entendre. Pour l'heure la pièce n'abrite que le produit inquiet de la mission de recrutement de la semaine, sous la garde de deux soudards mumidiens grandes gueules impatients d'aller voir ailleurs. La conversation à base de putains et de recettes d'ouvre-cuisses stoppe nette à l'entrée du Baron. Les soldats laissent passer deux secondes de paralysie totale, bouche bée devant Doria Pace, puis reprennent leurs esprits et tentent une ébauche de garde-à-vous, vite avortée car ils sont incapables de tenir tête et de la garder haute devant un shéjenne, à plus forte raison devant le chef de ceux-ci.



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« Commencez par leurs rendre leurs vêtements », glapit le shéjenne d'une moue dédaigneuse. Les manies des gens d'ici, telles que confisquer les vêtements des prisonniers pour les rendre plus dociles, ont le don d'exaspérer Doria. Néanmoins il ferme les yeux sur ces broutilles car il perçoit sans peine l'hostilité des soldats mumidiens qui lui obéissent par obligation et par crainte. Lui et ses hommes ne font que passer en cette ville et pour que cela reste vrai et que les shéjennes n'aient pas l'air aux yeux des hommes de Cinqjic de s'installer à demeure, ils ne peuvent se permettre de les juger, encore moins de les contraindre. Les valeurs shéjennes ne sont pas celles de Mumide. L'un des hommes revient avec un ballot de frusques qu'il déverse devant les six prisonniers assis par terre contre le mur du fond. Le Baron en connaisseur remarque immédiatement l'homme d'arme parmi les captifs. Même assis il est évident qu'il dépasse d'une tête le plus grand des cinq autres qui sont, à n'en pas douter, des paysans des environs. Le guerrier par contre vient de beaucoup plus loin. Et c'est un méchant on dirait bien, se dit Doria Pace voyant que les paysans se gardent à une distance respectueuse du mastard. Le plus en retrait à d'ailleurs la face plutôt amochée remarque le shéjenne, une bosse toute mauve et grosse comme un œuf de caille lui prolonge le front et l'entaille dans son arcade sourcilière droite, qui a dû saigner pendant un petit moment, lui a repeint la façade d'un sang désormais brun et caillé. C'est de son seul œil encore valide que le pauvre homme fouille fébrilement dans le tas de vêtements épars pour retrouver son bien.


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Là-dessus arrivent deux shéjennes, l'un arborant une cuirasse de masteron rouge, signe que si la mort du baron survient le commandement lui reviendra. Le cuir de l'armure du baron est quant à elle anthracite avec des reflets d'émeraude, c'est le cuir d'un mâle dominant. Le femelle arbore la robe rouge et les jeunes un brun fade, mais leur cuir n'en est pas moins aussi coriace que le fer, davantage même en ce qui concerne celui qui compose l'armure de Doria : dans son dos une marque en forme de croix est la signature d'un carreau d'arbalète porté à bout portant. Un projectile que les armures de fer n'arrêtent pas. Le shéjenne rouge fait signe aux gardes mumidiens de dégager, ce que ces derniers s'empressent de faire sans attendre. « Bienvenue à Mumide », commence le lieutenant avec froideur en se plantant devant les captifs qui se rhabillent « je suis Rem Nilrambë, lieutenant du corps shéjenne et voici Doria Pace notre commandant. Une guerre s'annonce et Mumide manque de bras aussi voilà ce que nous vous proposons : vous intégrez la garde et vous défendez la ville, ou vous rejoignez les artisans qui façonnent les remparts et vous aidez à les achever à temps. Dans les deux cas vous serez équipés, logés et nourris. Si vous refusez c'est le cachot et le pain et l'eau si vos geôliers ne vous oublient pas. Aucune discussion n'est possible, nous sommes en guerre et nous nous autorisons par conséquent à agir en conséquence. Acceptez et vous vivrez mieux que dans vos campagnes, refusez et vous pourrirez plus vite que dans vos campagnes ».

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« Avez-vous compris ? », fait Nilrambë, s'adressant en premier aux paysans qui semblent, sinon de la même famille, au moins issus du même village. Le plus âgé, un vieillard d'à peine trente-cinq ans, déclare au nom de tous : « on a compris, et on va aider à faire le mur. Donnes-nous à manger ». Nilrambë se tourne vers le barbare qui peine à lacer sa tunique : « Et toi grand ? As-tu compris ?
- Où est mon épée ?
- Tu parles ma langue, j'estime que tu as compris. »
Le rouge s'approche de son chef et murmure : « Celui-là rejoindra la garde c'est évident, mais il m'a tout l'air d'être un drôle.
- Où est cette arme dont il parle ?
- Un battoir en ferraille tout juste bon à mener les bisons castrés à la prairie. Les soldats l'ont laissée aux forges pour en récupérer le métal.
Doria Pace réfléchit quelques instants tout en observant le barbare. « Avec sa face de sauvage et ses plus de six pieds de hauts cette brute peut faire beaucoup mieux que simple sentinelle sur le mur. Tu vas lui trouver un équipement à sa mesure, une double hache, une armure hérissée, un casque qui le fasse passer pour un démon tout droit sorti des enfers. Je veux que ce monstre fasse peur et fasse parler de lui. Dans une bataille ce genre de phénomène vaut bien un rempart.»

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Rolphre est en colère. Il n'a pas écouté ce que l'homme en rouge lui a dit tant la perte de sa lame le perturbe. Ces hommes sont des voleurs, se dit-il en regardant les deux guerriers faire des messes basses. L'armure noire semble être le chef et de la manière dont les soldats qui le gardaient ont filé sans demander leur reste quand cet homme est arrivé, il paraît clair pour Rolphre que c'est un méchant. Sûrement un voleur et un assassin.Ils m'ont dépouillé, maintenant ils vont me tuer, songe-t-il en achevant de glisser ses bas de pantalons dans ses bottes. Si je leur prouve ma valeur ils verront bien que j'ai plus de valeur mort que viv... non! vivant que mort, je veux dire. Ses pensées s'emmêlent à mesure qu'il sent le danger, il ne sait pas quoi faire. Peut-être que si je tords le cou des autres esclaves, peut-être qu'ils comprendront... J'en vaux au moins quinze comme ça, alors cinq je n'en fais qu'une bouchée, ils verront ma valeur...
Il en est là de ses élucubrations et plongé à tel point dans ses songes qu'il ne voit pas revenir l'armure rouge qui se plante devant lui. « Toi ! Lèves-toi et suis moi ! »


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Rolphre sent qu'il est arrivé à un tournant, qu'il lui faut agir où sa chance passera et sa vie avec. Le rouge lui fait face, une main sur le pommeau de son épée au fourreau, l'autre sur la hanche ; l'homme toise le barbare de toute sa hauteur prétentieuse. Prétentieuse dans l'esprit fatigué de Rolphre que des associations d'idées maladroites ont amené à la conclusion qu'il n'a plus rien à perdre, que le moment est venu de l'acte désespéré, l'instant sublime du guerrier suicidaire qui décide d'affronter tout ce qui bouge, car tout est ennemi, le guerrier dos au mur qui explose comme le tonnerre, détruisant, réduisant à néant tout ce qui l'environne, disparaissant lui-même dans la débauche d'énergie, pur démon incarné dans un corps décidé à entraîner le monde dans sa chute. Et Rolphre s'accroupit, tend tous ses muscles, serre les mâchoires et laisse monter de sa gorge furieuse un grognement de prédateur acculé. Il se jette sur Nilrambë qui d'une habile parade évite la masse du barbare et le frappe dans le dos de toute la force de ses bras, accélérant l'élan de Rolphre qui continu sur sa lancée, incontrôlable, et s'en va traverser en vol plané la petite pièce, emportant table et banc avec lui dans un fracas de bois brisé. Nilrambë se tourne vers le baron qui arbore un sourire amusé et lui lance : « Pas un maître d'armes qu'il lui faut à notre champion, c'est un dresseur ! ».


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Quand Rolphre se redresse, péniblement, honteux d'avoir été maté aussi facilement et sans aucun effort par un type qu'il dépasse de près d'une tête et d'au moins cinquante livres, un tour d'horizon de la pièce dévastée par son éclat lui indique que le chef à l'armure noire est parti. Les paysans, recroquevillés dans un coin l'observent mi-narquois, mi-effrayés, le guerrier à l'armure brune garde l'entrée de la pièce imperturbablement tourné vers l'extérieur, et celui à la cuirasse rouge le considère une fois de plus, une main sur la garde de l'épée et l'autre à la hanche. Son visage ne laisse transparaître aucune expression mais Rolphre se sent trop humilié pour bien le regarder dans les yeux. Il se lève, son dos et son bras gauche lui font un mal de chien. La douleur ravive sa colère et la colère étant bonne pour le courage il en trouve suffisamment pour toiser son adversaire avec tout le dédain que son visage tuméfié est capable de produire. L'autre ne s'en formalise pas et demande : « Ton nom ?
- Rolphre », crache Rolphre après un reniflement de mépris. Et selon son habitude, comme il prononce son nom, il dresse la tête, ses épaules se reculent et il gonfle la poitrine. Bloquant une respiration qu'il hésite ensuite à reprendre.
« Calmé Rolphre ? », s'enquiert le shéjenne « Où dois-je t'apprendre aussi à voler vers les autres points cardinaux ? » Rolphre ne répond rien. « Dans ce cas suis-moi », et il lui tourne le dos. Rolphre voit rouge.


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Comment peut on montrer plus de mépris à un ennemi qu'en lui tournant le dos ? Rolphre représente-t-il si peu de danger que le shéjenne peut se présenter à lui comme une cible offerte sans aucune crainte ? Rolphre est-il de ces adversaires qu'on terrasse d'une pirouette pour ensuite ne plus s'en soucier ? Rolphre est-il si stupide qu'il ne saurait saisir une occasion aussi belle de terrasser l'autre, débile au point de croire qu'il est déshonorant de frapper dans le dos un homme averti de la menace ? Non. En de telles circonstances c'est l'inaction qui est coupable. On ne quitte pas du regard la bête. Et surtout, on ne lui tourne jamais le dos. Enragé, Rolphre se jette sur le shéjenne pour la deuxième fois.
Et pour la deuxième fois l'offensive tombe à plat, tout comme le barbare. D'une prise si rapide que Rolphre n'en verra rien, Nilrambë l'envoie valdinguer contre le mur opposé, près de la porte et aux pieds du second shéjenne qui s'écarte juste ce qu'il faut. Cette fois Rolphre reste à terre, le souffle coupé, cul par-dessus tête. Depuis les stalles de la bouverie s'élèvent les grognements des bisons qui ruminent leur provende, attendant un sommeil que le barouf de ces hommes turbulents compromet.

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Trois mille âmes vivent à Mumide. Trois mille âmes protégées par quelques dizaines de soldats mal entraînés et trente shéjennes, regroupées entre les murs d'un rempart inachevé, dans un monde sauvage parcouru par des hordes de pillards, des barbares semant la terreur, des menaces naturelles. Depuis des années aucune épidémie n'est venue dégrossir la population de la ville, les récoltes dans les champs avoisinant sont bonnes et le temps clément depuis près d'une décade ; mais la menace d'un siège fait rejaillir dans les esprits les sombres souvenirs des temps de disette où la contagion et la mort viennent résoudre le problème des assiettes vides. Les rues boueuses où les chiens sont absents, mangés depuis longtemps, et le ciel et l'air délétère au-dessus de la ville malaxé continuellement par les ailes des vautours qui patientent, instruments d'un cuisinier divin. Les feux qui ne préparent plus les repas mais font disparaître les cadavres contagieux. Les enfants en bas âge qui disparaissent et les autres plus âgés qui ne se réveillent plus. Les vieillards qui suivent sans même s'en rendre compte la charette des morts. En tremblant Mumide se met à songer à son avenir. La guerre vient.


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Rem Nilrambë a laissé l'autre shéjenne s'occuper de conduire les paysans promus bâtisseurs dans le bâtiment des ouvriers. Ces paysans des steppes bénéficieront d'une existence plus sûre à Mumide que dans leur campagne retirée, du moins jusqu'à la guerre, mais quand ce jour funeste arrivera ils s'enfuiront probablement pour retrouver leurs cahutes. Mumide alors ne les retiendra pas, il ne sera plus temps de bâtir mais de se battre et des bouches à nourrir ne sachant pas manier la lance n'auront guère de valeur. Rolphre derechef a les mains liées dans le dos, mais il n'a pas laissé le choix au shéjenne, car après s'être relevé péniblement il n'a rien trouvé de mieux que de tenter de s'emparer de l'arme de Nilrambë, en vain là aussi. Le shéjenne à bout de patience s'est vu contraint de calmer le barbare d'un coup de coude sur la nuque le laissant étourdit deux minutes, le temps pour lui de trouver de quoi l'attacher. Rolphre a mal dans tout son corps et ne cesse de trébucher et de déraper dans la bouillasse qui remplit les nids de poules de la rue. Ca ne plaît pas au shéjenne de devoir mener son homme comme un prisonnier. L'opinion des habitants de cette ville est important et même si il est visible que Rolphre est un étranger il n'est pas bon que les shéjennes endossent trop le rôle de chef de ville aux yeux de la populace. « Nous devons garder nos distances », répète souvent Doria Pace.



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Rolphre regarde d'un œil (l'autre est poché) cette ville dont il espérait il y a peu qu'elle allait lui remplir les poches et lui vider les couilles. Ce qu'il peut voir le déprime un peu plus. Tout dans cette cité n'est que boue et immondices, les maisons de pierres sales et mal assujetties sont basses et tristes, l'air lourd est chargé de relents de cuisine et de fosses d'aisances, et les gens, les gens ! Rolphre cherche du regard les riches bourgeois qu'une ville marchande comme celle-ci devrait abriter mais il ne voit que de rares quidams mal fagotés et peureux qui se dépêchent de rentrer dans leur sombre chaumière et font même pour certains demi-tour à son approche. Est-ce lui qui les impressionne ou bien est-ce le coupe-jarret qui l'emmène à la potence ? Le barbare n'en sait trop rien, il n'est plus très sûr non plus de ce qui l'attend. Il ne sait pas grand chose des usages citadins, lui qui est plus habitué aux plaines sauvages, aux camps de fortune et aux auberges de relais, mais il trouve étrange qu'ayant donné par trois fois l'occasion à son argousin de l'estourbir celui-ci ait à chaque reprise retenu ses coups et ait pris toute cette peine pour ne pas l'abîmer. Guettant du regard dans les ruelles sombres les bourgeoises parfumées dont il rêvait tantôt de faire son menu, Rolphre regrette ne pas avoir mieux écouté ce que l'armure rouge a dit tout à l'heure dans la bouverie.

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La nuit est plutôt calme, hormis les jappements de quelques chiens en vadrouille et les chants singuliers que le vent module en s'insinuant entre les bicoques construites n'importe où, n'importe comment sans souci d'un quelconque agencement. Les ruelles tortueuses ainsi créées se présentent à Rolphre comme un véritable labyrinthe et il se dit soudain qu'en matière de défense ce système involontaire est face à l'ennemi tout aussi efficace qu'un rempart. Toutes ces venelles dont certaines ne laissent pas passer deux hommes de front sont de véritables coupe-gorges, un ennemi qui s'y engage sans les connaître, sans savoir si le chemin qu'il prend est le bon ou sans-issue, n'est pas assuré d'en sortir vivant. Rolphre lève les yeux et distingue au-delà des toits la masse sombre et haute du château que toutes ces chaumières agglutinées englobent, comme une myriade de petits soldats faisant rempart de leur corps pour défendre leur auguste maître. « Laisse-moi vivre et je serais un bon soldat pour ton chef », propose Rolphre à son gardien en s'imaginant déjà ardent défenseur de ce dédale. Moi bien armé à l'entrée de cette rue à peine plus large que mes épaules et personne ne passe, songe-t-il en durcissant ces muscles. Derrière lui Nilrambë ne répond pas, il se contente de lâcher un soupir, un drôle de pressentiment lui susurre que ce client-là n'est peut-être pas la si bonne affaire suggérée par Pace. Mais bon, s'il peut causer plus de dégâts à l'ennemi qu'à nous on pourra s'estimer gagnant, se dit-il en levant les sourcils avec un sourire en coin.



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Une idée en amène une autre et Rolphre envisage soudain de s'enfuir par ces ruelles, de se perdre et de semer son garde dans les veines sombres et peu engageantes de la cité, puis de se cacher dans une de ces bicoques obscures, en tuer les occupants (même avec les mains liées dans le dos ça ne devrait pas lui poser de problème) et s'y faire oublier. Mais Rolphre n'ose pas. Trois fois il a attaqué l'homme, trois fois il a été maté. Il est plus rapide que moi, même avec toute son armure, se dit le barbare amèrement, moi qui au village étais le plus rapide à la course.
En silence les deux hommes continuent leur chemin, il passent près d'un tripot où des bruits de luttes et des éclats de voix laissent penser qu'une guerre imminente n'empêche pas les soldats de Mumide de se foutre sur la gueule entre deux chopines comme tout soldat qui se respecte. Rolphre aimerait bien prendre part à la fête et casser lui aussi quelques crânes alcoolisés mais quelque chose lui dit que les guerriers en armure, dont celui qui l'accompagne semble être un parfait représentant, ne se mélangent pas avec la soldatesque. Ces types ne sont pas de Mumide, ce sont des mercenaires, réalise Rolphre. Peut-être même que la guerre est déjà finie et que les remparts que j'ai vus ne sont pas en construction mais démolis. L'ennemi a conquis la ville et une fois de plus j'arrive trop tard !


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Là c'est le coup de grâce pour Rolphre. Cette fois plus de doute il est bon pour le billot. La ville est à sac, tout ce qui pouvait avoir de la valeur a été ratissé et ces bandits sont passés sur toutes les femmes potables pour ensuite les envoyer à la vente vers les bordels des tavernes aquatiques de Feelystr. Sûr. Voilà pourquoi il n'en voit aucune, voilà pourquoi tout à l'air si pauvre et décrépit ! Le front barré de plis soucieux le barbare se met à réfléchir davantage et ce faisant, s'arrête de marcher (on ne peut pas tout faire à la fois). Mais au fait, se dit-il, si Mumide est tombée et si ces guerriers s'en sont rendus maîtres, comment se fait-il que les soldats de la ville fassent la fête dans les tavernes ? Ils devraient tous être morts. Nilrambë s'arrête à sa hauteur : « Et bien grand, qu'est-ce qui t'arrives encore ? Si tu prépares un de tes nouveaux coups cette fois je t'assommes pour de bon et tu continueras en charrette, c'est moi qui te le dis.
- C'est un charme hein ? Vous avez ensorcelé la ville pour la prendre sans coup férir.
- Mais qu'est-ce que c'est que ce bougre ? fait Nilrambë en penchant la tête en avant, deux mains sur les hanches. Puis il secoue la tête et engageant Rolphre à poursuivre la marche, lui déclare : « Ecoute-moi soldat », à ce mot Rolphre redresse les épaules et se met enfin, pour la première fois, à écouter de ses deux oreilles ce que l'autre s'apprête à lui dire. « Je ne sais pas comment fonctionne ta cervelle mais puisque manifestement il faut beaucoup te répéter les choses pour que tu les comprennes, retiens ceci : un, je ne vais pas te tuer ; deux, ta force nous sera utile quand la guerre sera là ; et trois, je t'emmène voir quelqu'un qui t'y préparera le temps qu'elle survienne. »
Rolphre le regarde puis rétorque d'un air hautain: « ta magie ne marchera pas sur moi voleur, je ne suis pas un soldat comme les autres ». Nilrambë lève les yeux au ciel puis encourage d'une tape sur l'épaule le barbare à avancer.

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Ils poursuivent en silence. Rolphre, tiraillé par des sentiments contradictoires ne sait trop que penser de sa situation. D'habitude il suit son instinct quand il est confronté à un choix. Mais d'habitude les choix de Rolphre se limitent à choisir entre fuir ou faire front. Ici le problème est subtil. Il se sent manipulé et quand il se sent manipulé un seul choix s'impose : la fuite. Seulement voilà, là il ne peut pas, il a les mains liées et se trouve sous bonne garde dans une cité qui lui est étrangère. Nilrambë quant à lui trouve finalement la situation assez cocasse. De prime abord il avait vu en Rolphre un boulet source d'ennui, mais à la réflexion il se dit que suivre le destin de ce sauvage peut offrir une bonne distraction en ces temps plutôt moroses. Nilrambë ne craint pas la guerre, il en a fait son métier, mais les combats sont aussi courts que leur attente est longue. Il sera certainement très amusant de voir ce que l'enseignement de Sasque, le vieil instructeur de la garnison mumidienne donnera sur ce barbare. Nilrambë a toujours eu une faiblesse pour les fous et c'est à la suite de sa rencontre avec le vieux maître d'armes, qui pourrissait dans les écuries de Cinqjic, continuellement raillé et malmené par les palefreniers, que le shéjenne, voyant tant de talent perdu dans le crottin de cheval, a créé juste pour lui le poste d'instructeur des "volontaires". Sasque est assurément dérangé mais son bras aux muscles entretenus par la fourche est toujours solide pour l'épée. Tout ce qu'il faut pour un barbare mal dégrossi. Le savoir et la folie de Sasque dans le corps de ce mastodonte et que voilà un mélange qui a lui tout seul écraserait un bataillon, imagine Nilrambë en souriant.




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Doria Pace s'essuie sur la chemise de nuit de Marbèle et s'écroule lourdement à ses côtés. La patronne de Mumide est perdue dans l'examen des solives qui traversent le plafond de la chambre. Juste au-dessus ronfle un Cinqjic plongé dans ses rêves de conquêtes faciles et d'esclaves éplorées. « Ne peux-tu faire accompagner Ghazuc par un de tes hommes ? », demande Marbèle en suivant du regard les circonvolutions formées dans les poutres par les nœuds du bois. Pour toute réponse le shéjenne croque à pleine dents dans une pomme brunâtre, bien juteuse, sans se soucier du jus qui s'écoule sur sa poitrine velue. « Pour qu'il n'oublie pas le but de sa mission en route. », ajoute-t-elle. Doria Pace mâche lentement, savourant le fruit. La pomme, c'est la solution qu'il a trouvé à ce problème épineux de savoir après quel laps de temps il peut s'autoriser à quitter la couche de la femme qu'il vient de baiser sans la froisser. Le temps d'une pomme. « Ghazuc est si... » poursuit Marbèle qui cherche dans le bois sombre du plafond le qualificatif qui sied le mieux à son premier fils. « Débile ? », propose le shéjenne avec malice. Marbèle ne réplique pas. Son mari et ses fils ne valent rien et le foutre de son amant qui s'en ira comme un voleur dès qu'il aura fini sa pomme coule entre ses fesses. « Aucun de mes hommes ne méritent que je leur inflige la compagnie d'un de tes fils. Fais le accompagner par trois de tes hommes et bon voyage ! », déclare le shéjenne qui ponctue ses phrases de bruits de succions, un bout de peau de pomme s'est logé entre deux incisives, lui gâchant son plaisir. Espèce de salopard prétentieux, se dit Marbèle, attends un peu que je sois grosse et tu changeras de ton avec moi. Sur les solives du plafond elle cherche désespérément les signes d'un heureux évènement.


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Cinqjic ne ronfle pas, il est tout à fait réveillé au contraire. Et que sa tendre et calculatrice épouse se fasse sauter par le capitaine shéjenne sous ses pieds, il s'en moque. Il a d'autres chats à fouetter. Debout face à la table couverte de cartes et de relevés topographiques il repense les termes de son plan. Un point faible en particulier retient toute son attention et concerne cette fameuse armée de barbare qui fond sur Mumide. A la fois point faible et pièce maîtresse, ce qui a tout lieu de l'empêcher de dormir. Ses hommes de confiance sont-ils parvenus à la faire plier à ses désirs ? Cinqjic ne le saura que le jour où ces barbares se présenteront devant lui, et si dans les minutes qui suivront il trouve la mort alors ce sera la preuve qu'il n'aura pas su se montrer assez convainquant. Ou assez indispensable, se dit-il en suivant du doigt sur le papier parcheminé les lignes des routes qui relient Mumide à Noublié, la cité florissante de son frère Optiquel. Le seigneur de Mumide sent que la roue est en train de tourner pour lui qui depuis des années maintenant, joue les imbéciles à dessein, attendant le bon moment pour faire table rase de cette femme qui le déteste et qu'il déteste pour lui avoir donné deux fils stupides, et de cette ville putride et inachevée. Bientôt oui, bientôt j'aurai ma revanche, marmonne Cinqjic. Sur les murs de la chambre les ancêtres de peinture le regardent sévèrement de leurs mirettes empoussiérées.




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Comme il fait nuit le château paraît vraiment très grand à Rolphre. Et l'homme l'y mène tout droit ! La grande masse a surgit d'un coup au détour de la ruelle empestant la pisse et le feu de bois. Rolphre s'arrête, lève la tête et la perspective plongeante de la plus haute tour du château, fixe dans le lent mouvement des rares nuages, lui donne le tournis ; n'arrangeant pas la migraine dans une tête déjà bien secouée. « Avance idiot, j'aimerais bien aller me coucher moi », fait Nilrambë dont les méandres nauséabonds de Mumide ont vaincu la bonne humeur. Rolphre se méfie des grandes bâtisses. Tous les contes à dormir debout dont son esprit est farci se déroulent à un moment ou à un autre dans un de ces castels lugubres dans la panse desquels gargouillent moult grincements de portes de cachots et autres borborygmes d'oubliettes. Rolphre questionne d'un regard anxieux le shéjenne qui, agacé, le pousse vers l'entrée de service des vivres protégée d'un auvent en bois. Par terre des gris-vol nocturnes ratissent de leur bec les joints entre les dalles à la recherche de graines échappées des sacs qui le jour sont entreposés là en attente de leur contrôle. Aux passage des deux hommes les oiseaux ne daignent même pas s'écarter. Quand ils sont en bande ces volatiles se montrent d'une insolence dont il ne vaux mieux pas se formaliser, sous peine de devoir détaler très vite avec un œil, voire les deux (mais moins vite du coup) en moins.



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Nilrambë ouvre la porte à Rolphre. Rolphre, que les saletés d'oiseaux, en mauvais présage qu'ils représentent pour lui, ont achevé de convaincre que rien de bon ne l'attends dans ce château, rechigne à faire un pas. La pièce dans laquelle il pénètre à contre-cœur, littéralement poussé par le shéjenne impatient, est plus noire que l'assiette d'un aveugle, note le barbare, usant de cette expression maternelle qu'il n'a jamais bien comprise. Le voyant écarquiller les yeux dans l'obscurité presque totale Nilrambë murmure, en partie pour lui-même : « quel gâchis qu'on attende d'être dans le noir pour ouvrir tout grand les mirettes ». Enigmatique, il précise à l'intention particulière de Rolphre cette fois : « on a jamais les yeux plus ouverts que dans le noir le plus épais, barbare. Souviens-t-en et maintenant avance. Si t'es yeux n'ont pas encore accommodés ils ne le feront jamais. » Au bout de la salle Rolphre distingue le rougeoiement d'un lit de braises étouffées sous les cendres, unique source de lumière maintenant que le shéjenne a refermé sur eux la porte. Rolphre repère les formes indistinctes de tables, de sacs de toile enflés. Des odeurs de denrées flottent dans la salle, relents lourds de betteraves, de grains poussiéreux et de viande faisandée. « À main droite de l'âtre il y a une ouverture, dirige-toi vers là et gaffe aux marches. » Rolphre s'exécute, timidement, les mains qu'il a liées dans le dos il les voudrait tâtonnantes et protectrices devant lui. « Presse-toi grand ».



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« Pousse la porte et continue, on y verra un peu plus clair un peu plus loin ». Rolphre passe les marches sans encombre et pousse la porte de l'épaule qui s'ouvre, découvrant d'un côté un passage complètement noir, et de l'autre un escalier en colimaçon d'où descend une lueur rassurante. Rolphre qui comme tous les guerriers barbares ne s'est jamais débarrassé de sa peur du noir se tourne vers le shéjenne, espérant bien que ce-dernier lui indiquera le chemin de l'escalier. « Qu'est-ce que tu attends encore ? Monte ! ». Soulagé, Rolphre se met à gravir les marches avec entrain, désireux de mettre de la distance au plus vite entre lui et les entrailles obscures du château, mais l'exiguïté et la raideur des courtes marches suintantes d'humidité le forcent à modérer son pas. A l'étage Nilrambë lui fait signe de prendre par le chemin de ronde couvert qui s'offre à sa gauche. Le chemin donne sur la cour du château que Rolphre entraperçoit par les meurtrières qui diffusent un peu de la pâle lumière de la nuit. Des torches plantées sur le mur opposé vernissent les pierres de leur lueur d'or cuivré. Rolphre respire. Le claquement des talons de bottes sur le pavé lisse envahissent le couloir et le barbare en apprécie l'intensité. « Au bout du chemin tu prendras à main droite et tu t'arrêteras devant la seconde porte. Si Sasque dort déjà tu vas vite savoir à qui tu as affaire. »


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Ghazuc fait toutes les tavernes de Mumide et déniche son frère à la Grange aux Lourses, attablé en compagnie de tout ce que la cité de son père peut dissimuler dans ses bas-fonds de plus rebutant, coupe-bourses, sans-aveu, faux culs-de-jatte qui le soir venu déplient et font tricoter leurs guiboles jusqu'au premier tripot pour y boire le produit de leur mendicité du jour, égorgeurs qui enivrent pour mieux faire rendre gorge après la fermeture, un peu plus loin, dans l'ombre. Flaque de pisse dans la boue qui reflète la lune et se remplie soudain de volutes sanglants. Dernière image que verra la victime étonnée. Mais Stem n'est pas du bois dont on fait ces victimes-là. L'autre fils de Cinqjic est plus rentable pour les détrousseurs vivant que mort. L'argent qu'il boit provient des caisses de la ville et il boit toujours jusqu'à ne plus pouvoir payer. Il ne demande pas non plus de boire à crédit, même si il a encore soif. Stem a dix-neuf ans, deux de moins que Ghazuc. Bien qu'il en fasse quinze de plus. Il ressemble à son frère sinon. Pas très grand comme le père et une silhouette maigre induite par une alimentation essentiellement liquide, le cheveux blond et filasse, un visage au profil anguleux. Un détail le distingue du commun des ivrognes avec lesquels il traîne : ses yeux fixes semblent toujours avoir plus de choses à voir que les yeux des autres. Ghazuc le déteste ; comme il déteste ses parents, tout ce qui l'entoure, et Doria Pace. Maudit pirate ! Qu'il aille aux enfers lui et ses missions ! Stem lui, ne reproche rien à personne. Depuis l'âge de douze ans sa vie se résume à engloutir du mauvais alcool dans les lieux les plus sordides et à regarder. Regarder quelque chose que lui seul est capable de voir. Quelque chose qui se trouve au-delà des choses. Ghazuc le méprise et d'habitude l'ignore mais pour une fois son frère va lui être utile.
La fumée qu'exhale les bougeoirs et les torches complétée par celle qui s'échappe de la cheminée au conduit encrassé, forme au plafond une soupe épaisse, écœurante. La salle est remplie de soldats bruyants, de voleurs et de petits bourgeois qui s'encanaillent peut-être pour la dernière fois. A son entrée quelques têtes se retournent et reconnaissent l'aîné de Cinqjic. Derrière son comptoir de tonneaux alignés le patron de la Grange aux Lourses à lui aussi reconnu le nouvel arrivant et il sent comme une drôle de fraîcheur soudaine qui lui coule dans le dos. Les obstacles humains sur le passage de Ghazuc sont avertis et s'écartent. Ghazuc repère tout de suite son frère, à une table dans le fond et dans l'ombre. A sa gauche un homme d'arme enveloppé, mercenaire de passage à la gueule vérolée qui remplit sa chope, vidant avec le sourire un broc de vin payé d'avance par Stem. Devant Stem, tournant le dos à Ghazuc, un autre gaillard au métier probablement similaire au premier vu l'absence de bannière sur sa tunique, l'épée et le poignard qui dépasse de la botte. Ghazuc arrive dessus, lui attrape la tête des deux mains et lui fracasse le nez sur la table. Une fois, deux fois, trois fois. L'homme embrasse sa chope en bois de dourif qui éclate en morceaux pointus, lui transperçant les gencives, la joue et l'œil droit. Ghazuc décide que c'est assez, il saisit l'homme, une main sous le bras et l'autre au ceinturon, se campe fermement sur ses jambes arqués et propulse d'un demi-tour de rein le paquet inerte sur la table derrière lui. Puis, très calme, il relève le banc qui s'est renversé dans l'action, l'époussète et s'asseoit face à Stem qui fixe un point quelque part entre ailleurs et un autre jour. Près de lui l'autre commensal, pétrifié, tient encore le broc de vin à la main. « Dégage ou je te fais pendre », crache Ghazuc sans quitter son frère des yeux.


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Pâle et un peu dessoûlé l'homme se lève et accourt vers son camarade inanimé. Après une tentative hasardeuse de l'emporter sur son épaule il fini par le prendre par les bottes et le traîne vers la sortie. Si l'apparition de Ghazuc dans la taverne en a sensiblement atténué le vacarme, sa démonstration de force avec le pauvre mercenaire qui, mine de rien, était de taille à se mesurer à quiconque dans la salle, a imposé un silence de mort.
Stem observe toujours ce que lui seul sait voir, portant toutes les trente secondes sa chope à ses lèvres. Ghazuc le fixe, impassible, son visage dépourvu mais la tête en avant et les coudes sur la table ensanglantée, attentif. Des murmures et des bruits de chaises se font entendre dans l'assommoir, puis quelques mots clairement énoncés. Bientôt le brouhaha reprend comme si rien ne s'était passé. Ici on ne sirote pas de la pitié. Stem achève sa boisson et découvre que dans le broc il n'y a plus de vin ; et la chope du mercenaire s'est renversée quand celui-ci s'est enfuit. Ghazuc saisit cet miette de conscience et, se fendant d'un sourire jusqu'aux oreilles : « Alors frérot ! Comment qu'ça avance la cuite ?
- J'ai dépensé tout mon argent pour ce soir », répond Stem, laconique.
« Je tombe à pic alors ! C'est moi qui régale ! Tenancier !! », hurle-t-il en frappant des poings sur la table. « A boire pour moi et mon p'tit frère ! Et pas cette vinasse de fillette ! (un coup dans le broc l'envoie par terre) Donne-nous du fort ! Du qui fait peur ! »
Le patron, chauve et ventripotent, se dépêche de rappliquer avec une carafe opaque au bouchon scellé de cire ocre.
« Ce soir je t'offres une poivrade dont tu ne te relèveras pas de sitôt !», annonce Ghazuc en retroussant les manches de sa cotte de mailles.


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« La ballade t'a calmé ou tu veux les garder ? », s'enquiert Nilrambë, la pointe de sa dague posée sur les liens de Rolphre, prête à mordre. Le barbare secoue la tête. Il se sent vaincu, prêt à tout accepter. Il a d'abord cru qu'on en voulait à ses armes, puis à sa vie, enfin à sa raison, désormais il ne sait plus que croire. Cet homme ne lui veut aucun mal, il l'a compris quand il a trébuché sur une marche dans le noir et que l'autre a tendu le bras pour le retenir. On n'a pas ce réflexe envers un ennemi. Et il ne comprend pas pourquoi on ne lui veut pas de mal. Il est pourtant un étranger. Rolphre est soulagé de ne plus craindre pour sa vie mais il ressent également une espèce d'étrange déception. Un mélange de sentiments troublant pour un homme aimant les choses simples et éprouvant de la fierté quand il comprend ce qui arrive. Il se dit : je suis stupide. Voilà que je pense que si ces hommes m'avaient voulu du mal ce serait mieux. Mais cette pensée complexe est trop empreinte de contradiction et Rolphre, qui la ressasse à s'en donner mal au crâne, en perd bientôt le fil conducteur. Il ne sait plus ce qu'il fait là. Soudain il se demande où il est. Ce soldat qui le guide et dont il n'a pas su retenir le nom le regarde d'un air dubitatif. Ils se tiennent devant la porte du dénommé Sasque, le maître qui doit... oui c'est ça... celui qui va m'apprendre à me battre, se rappelle Rolphre. Dans sa tête emmêlée les souvenirs et les images du présent s'agitent confusément. Est-ce qu'il ne serait pas venu ici pour trouver l'enseignement d'un maître ? Je marchais dans la steppe et puis maintenant je suis là. Il fait nuit et un guerrier m'escorte jusqu'à la porte d'un maître d'armes. Comme si j'étais un homme important. Peut-être bien que je suis un homme important, peut-être que j'avais prévu de venir ici et peut-être qu'en chemin j'ai oublié. C'est parce que je suis stupide. Rolphre ne sait plus où il en est, trop de coups ramassés sur la tête ces dernières heures, les événements qui se précipitent et l'entraînent sans qu'il oppose de résistance ou plutôt sans que les piètres résistances qu'il oppose aient quelques effets que ce soit, font que le barbare se trouve à cet instant avec l'esprit tout malléable. Prêt à croire tout ce qu'on lui dira. Prêt à faire tout ce qu'on voudra qu'il fasse. Prêt à laisser les autres jouer aux dés avec son destin.


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Rem Nilranmë se dit que son repos est au prix d'un petit mensonge. Il n'a pas envie d'affronter Sasque maintenant. « Entre... Rolphre, c'est ça ? Entre Rolphre, le maître Sasque est prévenu et t'attend. » Bien sûr que le vieux fou n'a pas été prévenu et n'attends personne, bien sûr que c'est un peu trop en faire de l'affubler du titre de maître. Personne d'autre que Nilrambë ne connaît Sasque autrement que la fourche à fumier à la main. Mais à voir l'air ahuri du colosse qui se tient gauchement devant lui, le shéjenne se dit que s'il lui sortait : Attends-moi ici, je vais dormir, l'autre acquiescerait sans sourciller. Celui-là est presque trop mûr, un vrai drôle. Déjà à moitié retourné comme il est, le mettre sous la coupe du vieux débris ça va nous le mettre à l'envers pour de bon, ironise-t-il. A moins que ça nous le remette à l'endroit. Bah ! on verra bien. Sur ce il pousse Rolphre vers la porte. Rolphre l'ouvre car il ne voit rien d'autre à faire devant une porte close. Docile, le barbare pénètre dans une pièce brillamment éclairée en comparaison des méandres obscurs que le château lui a offert jusque là. Il lance un regard au shéjenne quand, alarmé, il s'aperçoit que ce dernier ne va pas le suivre et le salue. Rolphre sort de sa torpeur et prend conscience que cet homme, ce visage, le seul de toute la ville qu'il connaisse, l'abandonne. Il sait mon nom, réalise Rolphre en redressant les épaules, il m'a appelé Rolphre. Moi je ne sais même pas le sien, découvre-t-il tout penaud devant la porte qui se ferme.
« J'entends du bruit, j'entends du bruit que j'dit ! C'est quoi tout ce... »
A ces mots Rolphre se retourne et tombe sur un vieillard qui, voyant le barbare, fait un vrai bond en arrière : « Pute borgne ! V'là qu'y'a un monstre ! ».


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Sasque n'a l'air de rien. Rolphre ne réalise pas que le vieillard en bas-de-chausses et chemise de nuit en laine en arrêt devant lui est le maître d'armes promis. Pour le barbare un maître d'armes est grand, impressionnant, dangereux, pas vieux et chétif comme l'homme qui lui fait face. Sasque tient une bougie éteinte dans chaque main, soufflées par le replis précipité que le monstre lui a fait faire. Il s'est retranché dans un coin de la pièce qui aux yeux de Rolphre ne ressemble à rien d'autre qu'à un vulgaire débarras. Pas du tout la salle d'armes attendue. Entassés sans soin des outils de forgeron usés et rouillés côtoient armets et plastrons difformes, rapières émoussées et caparaçons rongés par les mites. Le tout englué sous des coulures de cire jaune pâle. Des bougies en effet sont disposées un peu partout sur les choses et se consument en lâchant dans l'air une écœurante odeur de graisse animale. Le lieu rappelle à Rolphre le poulailler de sa grand-mère, au sol encroûté génération après génération par la fiente des poulets. Sasque se tient dans un coin, le dos rond et les jambes pliées, affrontant la bourrasque violente de l'imprévu. Ses doigts écrasent les deux bougies éteintes comme si à la place des bâtonnets de cire il croyait agripper fermement une lourde épée. Un tic musculaire lui traverse le visage à intervalles réguliers, commençant par lui fermer l'œil droit pour ensuite lui froncer le nez jusqu'à s'achever par un étirement du coin gauche des lèvres vers le bas ; le tout conduit par un brusque hochement de la tête de haut en bas, telle une vilaine claque qu'un spectre invisible viendrait lui asséner. Rolphre qui ne sait que dire ne dit rien. La surprise maintenant passée Sasque se redresse un petit peu pour étudier ce monument en chair et en os qui lui fait face : « sacré enfant d'putain qu'cet enfant d'putain là ! T'as un nom mon gars ? Ou bien celle qui t'a pondu a éclaté avant d'avoir eu l'temps de t'le trouver ? »



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« J'm'appelle Rolphre », fait Rolphre. Et de bomber le torse. Sasque brise son épée imaginaire en ramenant ses bras armés de bougies le long du corps. Il se détourne pour farfouiller dans un sac en toile de jute plein de lanières de cuir rendues craquantes par l'âge, des miettes de cire dure se détachent de la toile du sac et dégringolent sur le plancher. « Rofl hein ? Rofl... », murmure le vieux en plongeant le bras plus profondément dans les entrailles du sac. « Chais pas... j'me souviens pas qu'on m'aie d'jà appelé comme ça... Rofl... pas ici non plus... là peut-être... non. Rofl... ». Rolphre regarde avec curiosité le vieillard, se demandant ce qu'il espère retirer de ce vieux sac pourri. Puis d'un coup Sasque interromps sa recherche, se redresse plus promptement que sa vieille carcasse ne paraît en être capable et reste là, offrant toujours son dos au barbare, examinant les bougies qu'il vient seulement de découvrir dans ses mains. Sur Rolphre les premiers signes d'embarras commencent à percer. Quelque chose dans le comportement de ce vieillard lui fait penser que ça ne tourne peut-être pas tout à fait rond dans la vieille tête ratatinée du bonhomme. Il a un dhaco dans la tête, se dit Rolphre, se souvenant de l'expression de son village. Le barbare s'impatiente tout à coup, il aimerait bien que ce fou arrête un petit peu d'être fou pour lui dire où est le maître Sasque. « Le maître Sasque m'attend », déclare-t-il. « Le maître Sasque m'attend », répète Sasque qui se retourne, son tic lui secoue la tête puis le visage usé s'éclaire soudain d'une lueur de compréhension. « Rofl ! ». Il se précipite vers le barbare, un sourire où quelques dents têtues subsistent relie ses oreilles. Au sol, les bougies qu'il tenait se brisent dans un bruit mou. Sasque attrape le bras de Rolphre qui se recule, un peu effrayé, et le secoue chaleureusement. « Sasque t'attend ! Sasque t'attend ! Bien sûr mon garçon, c'est tellement vrai ! Tu l'as fait assez attendre comme ça Rofl ! ». Rolphre n'est pas sûr mais il croit que tout s'arrange. « Il doit m'apprendre à être un grand guerrier », renchérit-il, encouragé par la démonstration de joie du vieux. « Et j'ai toujours appris vite, foi de Rofl ! », répond Sasque en attrapant l'autre bras du barbare pour le secouer à son tour. Rolphre ouvre la bouche puis la referme. Il préfère se dire qu'il a dû mal comprendre cette dernière phrase. Il faut que j'écoute mieux ce qu'on me dit, se morigène-t-il.


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Mumide s'endort nerveusement. Aujourd'hui encore les travaux n'ont guère avancé. Jamais les remparts ne seront achevés dans les temps. La populace le sait maintenant que les renseignements qu'elle peut glaner des rares marchands qui se risquent encore ici se font plus précis. Des hordes de barbares en veulent à la cité et en matière de guerre Mumide est pucelle. Des pièces manquent à ses remparts de chasteté. Dans les chaumières où de coutume on se couche avec les poules qui se couchent avec le soleil, les nuits deviennent blanches ; et dans ce noir d'un nouveau genre l'habitant fiévreux voit son avenir teinté de sang. C'est dans ces nuits aux couleurs confuses, attendant un sommeil qui peine de plus en plus à venir, que le mumidien trouve le temps de s'interroger sur le sort de sa ville, sur celui de ceux qui la gouvernent, sur le sien. Le jour, trop occupé à chercher de quoi améliorer l'ordinaire (l'infidélité des marchants se traduit dans la variété du contenu des bols), à faire l'inventaire de ses biens ou à se tuer à la tâche sur les remparts, les mumidiens n'ont que peu de temps pour se plaindre et aucun pour vraiment réfléchir. Mais quand vient le soir... En privé les plaisanteries salaces sur le couple seigneurial, leur vie dissolue ou supposée tel, laisse désormais la place aux récriminations. Quand tout allait bien, quand Mumide était promise à un florissant avenir commercial, Cinqjic faisait l'objet de railleries bon enfant, comme y a droit tout seigneur dont la tyrannie reste acceptable. Aujourd'hui que la ville est menacée de disparaître le peuple n'est plus que venin pour Cinqjic. Un venin qui lentement se concentre. Mumide est un serpent lové qui hiberne pendant la belle saison quand le temps est clément, mais que le temps vienne à s'obscurcir, que la peur vienne s'établir et glacer pour de bon un sang de serpent déjà bien froid... Dans l'esprit de ces mumidiens et mumidiennes qui se tournent et se retournent, cherchant un sommeil qu'ils ne trouvent plus, une idée alimentée par le venin de leur rancœur est en train de se former. Une idée qui a son mot à elle, un mot que personne ici n'a encore prononcé, pas même pensé...
« La révolte », clame Cinqjic.




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Sur les peintures fixées aux murs de la bibliothèque, les aïeuls de Cinqjic le tourmentent de leurs hauts faits de guerre, de leurs conquêtes, leurs victoires et même de leurs défaites. Son frère Optiquel s"est taillé au fil du temps et des exécutions sommaires une réputation d'homme fort que Cinqjic est loin d'égaler. Validant par là la décision de leur père. Fastauban, grand père de son grand père, l'observe d'un regard sévère, sans appel. Fastauban qui a vingt-deux ans avait conquis et civilisé toutes les terres depuis la Herse au nord-ouest de Noublié, jusqu'au monts Mascres loins à l'est de Mumide. Léguant à ses descendant un territoire qu'enfant Cinqjic, accompagné de son frère et de son père, avait mis trente-quatre jours à en faire le tour avec les meilleurs chevaux que pouvait compter Noublié. Noublié, songe Cinqjic plein d'amertume. Noublié à la mort du père était revenue de droit à l'aîné de ses fils, Optiquel. Et Cinqjic était devenu de trop dans sa ville natale. Un choix pas bien difficile s'était imposé à lui : quitter Noublié pour Mumide, qu'un grand oncle, un siècle plus tôt, avait fondé à la suite d'un conflit fraternel similaire, ou partir commander l'un des avants postes familiaux, celui des Herses ou des Mascres, ou bien celui du nord. Cinqjic avait choisi Mumide, gouvernée alors par son cousin Moraine. Quelques gouttes d'arsenic plus tard et Cinqjic se rendait maître de la cité et par la même occasion de la promise de Moraine ; Marbèle n'avait alors que onze ans. La population ne fit guère d'objection, ça restait dans la famille, et dans cette famille ils se valaient tous aux yeux de l'opinion.
Famille dont les héros de peinture le regardent depuis toujours avec condescendance, portraits sur bois vieillis et patinés par le temps d'où suinte un mépris que Cinqjic supporte de moins en moins. Le grand cousin Abarabade, géant de plus de six pieds qui selon la légende terrassa de sa hache trois masterons adultes en une seule journée terrible. Juste à côté, Bitman le Perfide, laissé pour mort dans la fameuse bataille de la Lorienne, abandonné au fond des Herses, parmi les pierres noires, et qui revint d'entre les morts pour inverser à lui seul le cours de la guerre qui opposait alors Noublié à une tribu nomade dont Cinqjic a oublié le nom. Regardant ces héros le seigneur de Mumide serre les dents. Il sent monter la révolte qu'il contient en lui depuis trop longtemps. Il troquerait volontiers sa ville pourrie contre une solide armée. « Et vous cesserez de me narguer avec vos prouesses de poussières ! Je ferais peindre mon portrait par dessus les vôtres ! »


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